Fin de la vie privée? Le rapport entre les jeunes internautes et la surveillance en ligne

La surveillance et l’exposition de la vie privée en ligne sont l’objet de nombreuses discussions aujourd’hui, dans différentes sphères sociales — à la fois médiatique, gouvernementale, scientifique, entre autres – dans le cadre de l’appropriation des réseaux sociaux numériques et des plateformes d’expressions de soi sur Internet.

L’exploitation des données personnelles publiées sur la toile est un sujet de plus un plus répandu et commenté dans la sphère publique. La dernière décennie a été marquée par une multiplication des cas polémiques concernant ce sujet : de l’exploitation et de la vente de données à des fins commerciales par les géants du web, tels les GAFAM ; au vol de photos intimes de nombreuses célébrités hollywoodiennes; en passant par les cas de revenge porn concernant des personnes privées, ou encore l’affaire Snowden en 2013, les cas sont pléthores. Ce dernier cas a révélé, plus spécifiquement, un système de surveillance massive mise en place par l’Agence de Sécurité Nationale américaine (NSA), consistant en la collecte continue des données personnelles des citoyens aux États-Unis ainsi que dans différents pays du monde.

Les révélations de Snowden ont été particulièrement choquantes et inquiétantes. Il a montré que nous, internautes ordinaires, étions particulièrement exposés à des intromissions dans notre vie privée : les informations publiées et partagées à travers les réseaux numériques de communication,  même celles publiées dans des espaces que l’on croyait être privés (tels que différentes applications de messagerie, chats, SMS) ou  celles qui ne sont pas partagées (comme l’accès aux webcams, aux photos et vidéos enregistrées sur un portable ou ordinateur) peuvent être accessibles et exploitables.

Le sociologue Antonio Casilli affirme que, plus inquiétante que ce repérage ou la fouille systématique des données circulant sur des réseaux numériques, c’est l’impression que ces tendances révèlent un glissement profond de notre système de valeurs, des attitudes des utilisateurs-mêmes, de plus en plus tolérants envers l’inspection de leur vie personnelle, voire même désireux de participer à la surveillance dont ils font l’objet [1]. Il existe notamment l’hypothèse selon laquelle nos sociétés assisteraient à la “fin de la vie privée” avec l’avènement du Web social et de l’usage plus répandu des NTIC, où ces technologies seraient alors au cœur d’une sorte de changement des valeurs et d’attitudes à l’égard de la sphère intime des personnes.

Associée à l’hypothèse de la « fin de la vie privée » mise en question par Casilli, nous trouvons également l’idée que les jeunes utilisateurs d’Internet seraient beaucoup moins conservateurs en matière de vie privée. Ils seraient les premiers acteurs à publier des informations personnelles et à s’exposer de façon de plus en plus intime et fréquente sur les réseaux sociaux numériques. Pourtant, il faut relativiser cette hypothèse et les idées qui s’y rattachent. Ces informations ont été démenties par une récente étude publiée par le CSA (Consumer Science and Analysis) à ce sujet [2], qui montre que la protection des données personnelles est une préoccupation en hausse, particulièrement chez les jeunes utilisateurs en France.

Bien que composé d’un public très varié en termes de compétences et d’appropriations des réseaux sociaux numériques, nous croyons que, en fait, ce groupe de jeunes utilisateurs ne négligent pas ces enjeux liés à leur exposition et à l’exploitation de leurs données sur la toile. Soucieux de leur e-réputation et engagés dans ces réseaux de socialisation, nous pensons qu’en fait, ils maîtrisent ces outils numériques de façon plus stratégique et consciente.

Objectifs de l’étude

À travers notre enquête, menée dans le cadre de la discipline « Usages sociaux des TIC », nous avons essayé de mettre en question cette hypothèse de “fin de la vie privée” chez les jeunes utilisateurs de NTIC, considérées comme de plus en plus connectées. Nous voulons analyser leur rapport à l’intrusion dans leur vie privée en ligne et à l’exploitation de leurs données personnelles.

En prenant en compte le fait que la vie privée sur Internet relève un double statut – elle est à la fois la ressource principale des médias sociaux et le sujet des préoccupations potentielles pour les utilisateurs (Casilli, 2013) – nous allons tenter de saisir comment ces jeunes utilisent les NTIC face à la problématique de l’exploitation des données, en articulant à la fois des méthodes pour protéger leur sphère intime ou encore pour tirer profit de cette exposition sur le web.

Les données recueillies pour cette enquête nous ont permis aussi de saisir l’influence de l’appropriation des dispositifs d’écriture numérique et de la maîtrise des compétences techniques et cognitives [3] pour la mise en place de ces stratégies sur Internet.

Les analyses que nous présentons ici s’inscrivent dans une enquête qualitative menée auprès de jeunes adultes provenant de différentes régions de France. Nous avons interviewé 4 personnes, entre 17 et 25 ans, hommes et femmes.

Ces interviews nous ont permis de déconstruire un certain nombre d’idées-reçues liées à l’usage des NTIC et à l’hyperconnexion des jeunes, en particulier celles liées à la négociation de la vie privée sur le web. 

Réseaux globaux, communication « locale » : la recherche pour une communication plus personnalisée et privée

Avant d’entrer plus avant dans l’analyse, il s’avère nécessaire de préciser que les personnes interviewées ne rentrent pas dans le stéréotype des jeunes internautes hyperconnectés. L’image de l’adolescent présent sur la plupart des réseaux sociaux sur Internet – Facebook, Instagram, Twitter, Snapchat, etc – où il publie constamment des détails de ce qu’il fait, des selfies et des photos de voyage ou de ses amies, et qui est dans la quête d’un plus grand nombre de followers, ne correspond pas à ce que nous avons identifié chez les jeunes.

Parmi les interviewés, nous remarquons que, contrairement à ce stéréotype souvent diffusé par les médias, ils choisissent soigneusement les plateformes où ils sont présents. Même si la plupart d’entre eux usent/font usage d’outils numériques pour échanger des messages – tels que des boites mail ou la plateforme de messagerie instantanée WhatsApp – ils préfèrent être présents sur seulement 1 ou 2 réseaux sociaux. Ils privilégient également un réseau qui leur permet d’envoyer des messages ou des contenus “en privé” à leurs contacts. Dans ce contexte, Facebook (avec son outil de messagerie Messenger) et l’application Snapchat, qui rend possible l’envoi de photos et messages directement à des contacts spécifiques, sont les plus utilisés parmi nos interviewés.

Ce choix concernant l’utilisation de seulement quelques réseaux sociaux souligne à la fois une utilisation segmentée de chaque outil de communication, et la quête d’une communication plus personnalisée avec les amis. Tandis que des plateformes comme les courriels sont vues comme destinées à l’échange de messages à but professionnel ou avec la famille ; Facebook est utilisé par ces jeunes comme un moyen de loisir, de rester informé sur des évènements et surtout pour communiquer directement avec ses amis en privé.

Robert, jeune parisien de 25 ans, qui travaille actuellement en tant que professeur dans un lycée à Nice, partage cette idée. Étant le plus âgée du groupe d’internautes interviewés, il s’est montré un peu surpris après s’être rendu compte qu’il n’était pas présent sur plusieurs réseaux sociaux. Il confirme ensuite sa préférence pour le caractère à la fois social et privé de ses réseaux sociaux :

[…] Facebook c’est surtout pour la messagerie, pour parler avec mes potes. Mais je regarde genre très peu de contenu privé des autres. […] sur Facebook, je ne publie rien du tout. Les informations que j’échange c’est sur messagerie, mais privée. En public, je ne publie rien du tout, où même quasiment plus :  je « like » juste 2 ou 3 trucs par-ci, par-là, mais c’est tout.

Pour Marion, étudiante bordelaise de 17 ans dans un prestigieux lycée parisien, l’usage de chaque plateforme est encore plus sélectif :

Email [est utilisé] surtout pour les pièces jointes volumineuses, pour les papiers d’administration, pour le Lycée, ou quand il y a des documents qui me manquent, qui sont chez mes parents et que j’ai besoin ici. WhatsApp pour tout ce que va être la communication avec la famille ou avec des gens à l’étranger. Ou plus simplement pour une communication plus rapide en wifi, comme le téléphone. SMS pour tout ce qui est quotidien, tout ce que je maîtrise à peu près le mieux. Après, Snapchat parce que c’est amusant, il y a des filtres, etc… ou pour des trucs un peu plus privés. Instagram poster quelques photos. J’en poste plus, plutôt des Stories ou quelque chose dans le second degré. Facebook [c’est] vraiment pour communiquer, parce que tout le monde a Facebook maintenant et j’avoue que je ne poste plus rien sur mon mur, je n’ai pas changé de photo depuis il y a un an… (sic)

Cela est également renforcé par Anna, 23 ans. D’origine Avignonnaise, quand, questionnée sur la raison pour laquelle elle préfère utiliser des outils de messagerie directe, elle a affirmé :

Parce que ça ne m’intéresse pas d’étaler ma vie en fait sur les réseaux sociaux. Si j’ai quelque chose à dire, je dis aux gens directement. J’ai des conversations en groupe avec plusieurs personnes, par exemple. Mais s’il m’arrive un truc (sic) que j’ai envie de raconter, je ne raconte pas sur Facebook, où il y a 150 autres inconnus, des gens enfin « connus-inconnus » qui vont lire ce statut et avec qui je n’ai pas envie d’échanger ces informations.

 

 

Ces appropriations des outils de communication numériques montrent que, en effet, ils sont un moyen privilégié de rester en contact avec les amis tout en échappant à la surveillance et au contrôle, non seulement des parents (Chaulet, 2009)[4], mais aussi des pairs (« éloignés »), ceux qui ne font pas parti de leur cercle social proche, ou même qui, tout simplement, ne sont pas censés voir certains contenus ou messages. Les outils et les applications de messagerie qui permettent de communiquer directement avec ses amis « en privé » montent en puissance et en temps d’usage entre les interviewés, en dépit de la publication non segmentée de contenus sur la toile.

Le rapport entre les jeunes et leur vie privée

Ayant presque le même âge que Marion, Loïc va présenter un positionnement beaucoup plus réservé quant à sa présence en ligne, démontrant une vraie préoccupation quant au possible usage des détails concernant sa vie privée sur Internet. Ce jardinier de 18 ans, habitant dans la région de Nice, se démarque des autres interviewés : il n’est présent que sur Facebook et sur un forum de gamers (qu’il n’utilise pas souvent), et il n’a qu’une adresse mail, destinée à traiter des sujets professionnels. Il utilise Facebook pour être au courant des actualités et pour parler avec ses amis. Il n’a pas son vrai nom et prénom ou encore une photo de lui sur son profil Facebook « pour être un petit peu plus anonyme ».

Il était le seul jeune à présenter une claire méfiance envers la possibilité d’avoir ses donnés personnelles sur Internet collectées, en affirmant que ce qui le préoccupe le plus est le fait que quelques plateformes numériques (comme Facebook) revendent les données personnelles des utilisateurs à d’autres entreprises et qu’il n’a pas « envie que Facebook ait ces informations là [ses données personnelles] et puisse les revendre (sic) ». Il raconte également que les personnes plus jeunes s’exposent trop sur Internet, au-delà de trouver « aberrant » le fait d’associer des informations si personnelles, comme son numéro de téléphone, sur Facebook Messenger, par exemple.

Oui, [les données personnelles] c’est quand même quelque chose d’important parce que c’est personnel et sur Internet tout s’achète […] Après, si quelqu’un veut mettre toute sa vie sur Internet, ça ne me dérange pas qu’il le fasse. Mais moi, je ne le ferais pas. […] Je trouve ça un peu pervers de dire que tout le monde peut avoir accès à toutes tes photos, tes vidéos, donc je ne le fais pas. […] Enfin, les personnes plus jeunes, n’ont pas ces visions là des choses, du coup, ils mettent toute leur vie sur Internet. Il y a aussi des pédophiles et des trucs comme ça et c’est plutôt … voilà, dangereux.

 La préoccupation envers les données personnelles et l’accès a la vie privée sur Internet est fréquente chez tous les jeunes interviewés, mais est exprimée de façon différente par chacun. Si Loïc cherche à se protéger de l’exploitation de données par des géants du web comme Facebook, la plupart de nos enquêtés sont plus préoccupés par l’invasion de leur vie privée par d’autres utilisateurs ordinaires sur Internet.

Au-delà du ciblage soigné des destinateurs de messages spécifiques – ne pas publier de façon « publique » des informations diverses – nous avons remarqué que les enquêtés préfèrent partager des contenus jugés plus compromettants au sein de messages « éphémères ». C’est le cas de Marion : si elle essaye de faire attention à ses abonnés (tout ses profils sont “bloqués”, c’est-à-dire qu’elle doit accepter l’invitation des autres utilisateurs pour qu’ils puissent voir ses contenus sur Facebook, Instagram et sur les autres plateformes), elle choisit de publier des contenus jugés plus « intimes » à travers des Stories sur Instagram ou sur Snapchat. Dans ces deux derniers cas, les contenus publiés sont automatiquement effacés des plateformes dans les 24h.  Après avoir été questionnée sur sa publication de contenus sur Internet, elle précise :

Alors des photos éphémères sur Instagram, en Stories, oui. […] il y a des selfies, des photos en soirée, des trucs plutôt de second degré, avec des copains, de l’alcool… un joint aussi […]. Dans l’ensemble, des moments festifs. Je fais attention au niveau des abonnés, de ne pas accepter n’importe qui. […] Après, [sur] Snapchat ça va plutôt être pour la communication privée. Donc je communique là-dessus avec 2 ou 3 personnes parce qu’ils aiment bien l’application et c’est là où on a plus de chances de pouvoir les contacter – C’est l’application qu’ils regardent tout le temps. Snapchat [j’utilise] tous les jours […] parce que c’est amusant, il y a des smileys qui apparaissent mais pas plus, des filtres parfois… Après, ça va être plus intéressant pour échanger des photos avec des gens ou plus discuter avec des gars (sic) avec la messagerie éphémère, qui s’efface du coup… pour envoyer des nudes…. Mais j’avoue que ce n’est pas un truc que je fais très souvent. Pas un truc que j’aime faire. Je n’aime surtout pas en recevoir.

Ils orientent notamment leurs informations considérées comme « personnelles » vers des publics spécifiques, en utilisant des outils et des applications considérées plus « privées ». Nous avons remarqué également la définition d’une échelle de « privacy » proportionnée par les outils numériques : les conversations sur Facebook Messenger sont considérées comme les moins privées, suivies de près par WhatsApp et finalement les messages SMS. Ce dernier outil est vu par les jeunes enquêtés (au delà des photos éphémères sur Snapchat, selon Marion) comme le moyen préféré pour échanger les données les plus sensibles : des sextos, des images intimes, des informations compromettantes.

Pour Anna, par exemple, les sextos seraient plus protégés si envoyés par SMS, sans avoir besoin d’un réseau d’Internet pour échanger les informations, même si elle nous avoue que peut être les SMS sont aussi susceptibles d’être surveillés comme les messages échangés sur Internet :

J’envoie vraiment peu de photos personnelles ou même très privées sur les réseaux sociaux, ou même jamais. Moi je me sens en sécurité sur mes textos du portable, même si au final je sais que ce n’est pas plus en sécurité. Pour moi je sens que je peux envoyer des textos de portable sans danger, mais pour autant je sais qu’il a quand même un danger. C’est plutôt juste psychologique. 

Comme l’identifie Irène Jonas[5] (2013) à partir de nouvelles pratiques visuelles de jeunes sur Internet, nous pouvons remarquer que la diffusion des données personnelles et des photos intimes par les jeunes sont « loin de témoigner d’un manque de pudeur, d’une absence d’intimité d’une jeunesse sans limite ». Ces pratiques s’inscrivent plutôt dans un contexte plus large de socialisation.

Dans ce cadre, il nous semble pertinent d’interroger non seulement l’hypothèse de la fin de la vie privée débattue par Casilli, et la façon dont la vie privée est valorisée et négociée par les jeunes internautes aujourd’hui. L’exposition de la vie privée des jeunes sur Internet est loin d’être une action non réfléchie, mais peut être plutôt pensée comme un processus de négociation complexe, où chaque interaction implique un processus dynamique d’évaluation de la situation, d’adaptation au contexte, de catégorisation du contenu que les individus sont prêts à partager avec leurs connaissances (Viseu, Clément et Aspinall, 2004)[6].

Méthodes de contrôle des données personnelles par les jeunes : « si je contrôle ce que je publie, je ne risque pas »

Même si notre enquête confirme une sensibilisation accrue des jeunes au sujet de leur vie privée et de la nécessité de protéger leurs données personnelles[7], nous voulions aller plus loin sur ce thème afin de découvrir leurs pratiques spécifiques pour protéger leurs informations. Nous cherchons également à comprendre si une partie de ces jeunes utilisent la possibilité croissante de s’exposer en ligne comme un atout, ou s’ils la considèrent davantage comme un danger.

Prenons Robert, le professeur de 25 ans, par exemple : il a mis ses deux prénoms sur Facebook au lieu de son nom et prénom, pour ne pas être trouvé par ses élèves dans cette plateforme. Il affirme ne pas vouloir que les lycéens regardent ses photos (même si la plupart des photos publiées ne restent accessibles qu’à ses amis) ou puissent lui envoyer des messages sur Messenger. Au-delà d’éviter d’envoyer des photos personnelles ou de partager des données « trop privées » sur Internet, il n’adopte pas de mesures spécifiques pour se protéger des dispositifs de surveillance en ligne de façon consciente. Il ne couvre pas la camera de son ordinateur, même si tout le monde lui dit. Néanmoins, il confirme être préoccupé par cette dimension :

Ce qui me fait flipper ce n’est pas tant les « données brutes » que je mets. […] ce qui me fait plus flipper (sic) c’est que, si quelqu’un veut te « stalker » dans la vie, il peut très bien y arriver facilement. On peut toujours avoir accès à le ou les endroits d’une connexion, d’une personne… Enfin, sauf si la personne bloque ça. Et, du coup, c’est ça que me fait un peu flipper. Je pense que tout ce qui est là est assez intrusif en fait.

 Loïc évite toute possibilité de montrer ses données personnelles en public : Il met un pseudonyme au lieu de son nom sur Facebook – une photo aléatoire (d’un dessin animé) – et n’a rempli que des informations jugées « globales » telles que son âge et son métier sur Facebook. Les seules personnes qui peuvent voir quelques unes des photos où il est marqué par ses amis, sont aussi ses amis. Il nous raconte aussi qu’il a fait d’autres choix pour éviter d’être « traçable », comme ne pas avoir un smartphone, utiliser un moteur de recherche alternatif au lieu de Google et éviter des services parallèles tels que Google Maps et Gmail. Il évite également d’utiliser sa webcam et change le mot de passe assez régulièrement, et est contre l’idée des cartes de fidélité. En suivant ces démarches, il affirme ne pas avoir « l’impression d’être surveillé justement parce que je fais attention à mes données et qu’il ne faut pas faire n’importe quoi avec ».

Parmi nos interviewés, l’étudiante Marion a été la personne qui présentait des stratégies les plus complexes concernant ses usages des TIC. Tout comme Loïc, elle fait attention à ce qu’elle rend public en ligne. Pour ceux qui ne sont pas ses amis proches, il est presque impossible de la trouver sur Facebook – elle a mis seulement son prénom et ne montre pas son visage dans son profil. Ses publications anciennes, même si restreintes à ses amis, ont été masquées sur son mur Facebook, parce qu’elle ne veut pas que « quelqu’un puisse voir des choses de quand elle était plus jeune », notamment des commentaires un peu compromettants. Elle prend ces mesures de protection au cas où son profil soit étudié par les Universités, pendant la période de recherche et de candidature en Licence.

Sur Facebook je n’ai pas mon nom, il y a juste mon prénom. Comme ça je préfère rester anonyme. Dès qu’il y a une personne qui me croise, en soirée ou au lycée, qui puisse tout de suite me trouver… Après si j’ai envie de communiquer avec cette personne, je l’ajouterai, mais, comme ça, ça évite qu’il y ait des inconnus… Déjà ils peuvent me trouver par numéro de téléphone mais déjà c’est un renseignement plus personnel.

Son compte sur Instagram est aussi bloqué, dans la mesure où l’étudiante doit accepter ou nier l’invitation de personnes qui souhaitent voir ses photos et ses Stories. En utilisant cette dernière plateforme pour suivre les photos partagées par des artistes, des photographes ou des gens qu’elle admire, Marion mentionne ne pas publier de photos souvent “parce qu’elle n’a pas le temps de se faire prendre en photo”. Elle ne possède que quelques photos publiées sur Instagram, dans lesquelles elle est difficilement identifiable – il y a seulement des photos de ses amies, des parties de son corps (du dos, du buste, d’une moitié de visage) – et préfère publier du contenu “éphémère”, à travers lequel elle se sent plus à l’aise pour partager “des moments drôles avec ses amis, des blagues de second degré” et des contenus caricaturaux. Elle affirme aussi être “toujours en navigation privée”, utiliser des adresses mails composées par une série de chiffres et lettres (en évitant d’utiliser son nom et prénom) pour s’inscrire sur les réseaux sociaux, et avoue qu’elle a déjà restreint l’action ou la visibilité de ses données à quelques utilisateurs. Elle a encore bloqué d’autres usagers pour éviter des commentaires non souhaités.

En effectuant ces pratiques, la jeune étudiante juge ne pas être trop exposée ou passive d’une surveillance sur Internet:

[…] Je ne pense pas que je sois trop exposée, mais je fais quand même attention. De toute façon, je ne poste pas beaucoup, donc je ne pense pas être exposée. Mais c’est vrai que quand on poste quelque chose, automatiquement on s’expose…

Quand interrogés sur une éventuelle dimension positive voire stratégique de l’exposition, si proportionnée, sur les réseaux sociaux, la plupart des interviewés ont affirmé que les NTIC apportent des choses positives, telles que la facilité de rester en contact avec des amis. Cependant, ils ne pouvaient pas saisir facilement des côtés « positifs », restant assez sceptiques sur la question de l’exposition de la vie privée sur Internet. Ces jeunes ne sont pas d’accord avec l’exposition de soi sur Internet, ce qui, selon eux, renvoie à un narcissisme ou à une « culture du voyeurisme ».

Marion, pourtant, met en question cet aspect :

Ça peut être sympa […] pour une personne qui a du mal à assumer ses complexes, de commencer à s’apprécier, à se prendre en photo, à s’aimer… Mais tant (sic) que ça ne devient pas une espèce de narcissisme  – tous les jours je poste une photo, la course aux « j’aimes », tout ça – ça peut être sympa aussi de partager une jolie photo qu’on trouve belle et ça peut donner un petit « coup de boost » à la confiance en soi, tout comme ça peut la baisser d’un coup, parce qu’on n’a pas assez de “j’aime” ou pas assez d’abonnés. […] Ça peut être sympa juste de s’exposer, voilà « je fais de la danse, j’aime exposer ma passion »…  tant que ça n’est pas du narcissisme, pourquoi pas. Mais ça devient trop souvent du narcissisme.

Données visibles, publiques, privées, accessibles 

Même si tous les jeunes interviewés ont exprimé leur préoccupation par rapport à l’exposition des données personnelles en ligne, nous avons pu saisir quelques sujets ambigus dans leurs discours.

La CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) définit comme données à caractère personnel « toute information relative à une personne physique identifiée ou qui peut être identifiée, directement ou indirectement, par référence à un numéro d’identification ou à un ou plusieurs éléments qui lui sont propres. Pour déterminer si une personne est identifiable, il convient de considérer l’ensemble des moyens en vue de permettre son identification dont dispose ou auxquels peut avoir accès le responsable du traitement ou toute autre personne ». Ces données peuvent être encore renseignées de façon « volontaire » (celles qui sont publiées et partagées de façon consciente par l’utilisateur) ou « involontaires », comme des adresses IP, etc. D’après nos enquêtés, nous remarquons qu’ils sont conscients des contenus qu’ils publient et de qui peut les voir, mais pas forcément de ce qui peut être accessible sans leur consentement.

S’ils se sont montrés de plus en plus conscients de leurs informations personnelles sur internet, il semble que cette conscience ne prenne en compte que les données visibles ou “publiques”, ou encore fournies de façon volontaire. Les jeunes interrogés partent du principe que s’ils ne publient pas d’informations, ils n’auraient pas de données pouvant être recueillies et “exploités” par les plateformes numériques. Même si quelques uns des enquêtés reconnaissent que les conversations “privées” sur Internet ou des messages échangés via SMS peuvent être aussi repérés, cela ne les empêche pas de partager des informations plus intimes à des contactes spécifiques dans une fenêtre de chat privée sur Facebook Messenger, WhatsApp ou par texto.

Quelques uns d’entre eux, notamment Robert et Marion, ont soulevé cet aspect au cours de leur entretien. Selon Marion, la possibilité de voir ses données personnelles vendues à des annonceurs pour ensuite recevoir des publicités ciblées, entre autres possibilités d’avoir ses données exploitées, constitue le “jeu d’Internet”. Une fois qu’on choisit d’utiliser le réseau, il faut l’accepter les risques. Robert va un encore plus loin :

Je sais qu’ils peuvent le faire s’ils veulent. Si, ça me fait chier (sic), mais en même temps on ne peut tellement rien y faire… mais bon, c’est triste (rires). Si ne veux pas vraiment être tracé, soit je déménage en Mongolie et je vais élever des vaches, soit je change d’ordi. Je prends un ordi d’une marque indépendante, je me désinscris de tous les réseaux en essayent de supprimer toutes les données. Je dois aussi changer de moteur de recherche – donc Google, Yahoo, et tout c’est mort – il faut que j’en trouve un, mais c’est hyper compliqué. Il faut trouver un truc (sic) hyper indépendant, qui est autant efficace en tant que moteur de recherche. Il y a tellement de choses… en soit je pourrais le faire, mais… [j’ai] la flemme.

Sans considérer Loïc, les autres jeunes nous semblent plus tolérants face à la possibilité de voir leurs données recueilles ou utilisées. En revanche, ils seraient plus préoccupés par les appropriations “ordinaires” de leur informations personnelles et privées, c’est-à-dire par l’action de leurs pairs (les autres utilisateurs d’Internet) que par les entreprises du Web, le gouvernement ou d’autres acteurs.

L’apparent « consentement » face à la surveillance et l’invasion de la vie privée sur Internet – jugée importante et digne de protection par tous les enquêtés – peut être expliqué par différents facteurs : d’une part, par l’opacité du fonctionnement et par le formalisme des procédures des plateformes numériques — les internautes ne savent pas exactement comment leurs données peuvent être « tracées » et saisies en détail, ni comment elles seront utilisées ou réappropriées ; et d’autre part, par la diffusion d’une culture de la publication de soi, qui a, pour origine, un lien étroit entre l’imaginaire de la télé-réalité, des médias et notamment des dynamiques d’exposition des célébrités sur Internet. Non pouvons encore rajouter la façon dont la majorité des réseaux sociaux sur Internet sont configurés, dans le but d’inciter les usagers à partager de plus en plus de détails sur leurs vies.

Nous pouvons également penser que l’hyperconnectivité de ces jeunes joue un rôle fondamental dans ce consentement. L’hyperconnexion dont nous parlons est loin d’être liée à la présence massive des jeunes sur Internet, et concerne plutôt la dépendance aux NTIC pour pouvoir socialiser ou pour jouir d’un sentiment d’appartenance :

[…] Quand je ne vais pas sur une page Facebook une journée et quand je ne vois pas l’actualité qui défile, des infos, etc… en fait, je me sens un peu à l’écart de la société pendant une journée. Ce qui est bizarre. Et, du coup, je pense que j’aurais vraiment du mal à m’en passer.  (Robert)

La résistance à la déconnexion volontaire, le fait de vouloir conserver l’accès à des informations à porté de main, des distractions et des réseaux de socialisation portés par les NTIC – se présente alors comme l’un des moteurs principaux pour cette apparente tolérance envers l’inspection de leurs vies personnelles. Elle représenterait aussi une vraie épreuve pour ce jeunes (Jauréguiberry, 2014)[9], tellement habitués à compter ces outils dans leur quotidien.

Conclusion

La préoccupation quant à la protection de la vie privée ne reste pas lettre morte avec la popularisation des NTIC et la présence des personnes sur les réseaux sociaux numériques. Nous constatons particulièrement qu’un certain degré de résistance à la mise en transparence indiscriminée des informations personnelles des internautes persiste toujours. Comme l’affirme Casilli, nous assistons non pas à la fin inéluctable de la vie privée, mais plutôt à une “reformulation et à un élargissement de notre compréhension et de nos modalités de construction sociale de nos sphères personnelles”.

D’après notre enquête, nous avons remarqué que cette préoccupation se manifeste au travers des actions concrètes de refus (non-usage, comportements disruptifs en ligne, obfuscation des informations personnelles) (Brunton & Nissenbaum, 2011)[10] ou encore au travers du choix soigné des informations renseignées sur des réseaux sociaux sélectionnées, et de la mise en place des stratégies pour se protéger de la vigilance de ses pairs. Même si ces actions ne sont pas si efficaces face à la complexité du système de repérage et de fouille systématique des données en ligne, cela nous montre l’implication des jeunes internautes face aux régimes de surveillance en ligne.

En adoptant des mesures pour éviter une exposition excessive de leurs données personnelles, tout en privilégiant les possibilités de socialisation proportionnées par les outils numériques, ces jeunes utilisateurs prouvent que le besoin de protéger l’intimité et nos informations personnelles est bel et bien là[11]. Cette négociation de la vie privée sur le web, identifiée chez nos enquêtés, démontre également le champ de tension entre l’influence de leurs paires et les stratégies de construction du capital social en ligne des usagers, les intérêts industriels des concepteurs de plateformes de socialisation (engagés dans la promotion active de modalités d’interaction en réseau de moins en moins « privées ») et la préservation de leur sphère intime et personnelle.

 

Texte : Manuela Oliveira

Images : Nadège Duhautois


Références:

[1] Casilli, A. (2013) « Contre l’hypothèse de la « fin de la vie privée », Revue française des sciences de l’information et de la communication, nº 3.

[2] https://www.csa.eu/fr/survey/les-fran%C3%A7ais-et-la-protection-de-leurs-donnees-personnelles

[3] Bourdeloie, H. (2012) « L’appropriation des dispositifs d’écriture numérique : translittératie et capitaux culturel et social », Études de communication, no. 38, p. 23-36.

[4] Chaulet, J. (2009) « Les usages adolescents des tic, entre autonomie et dépendance », Empan, vol. 76, no. 4, p. 57-65.

[5] Jonas, I. (2013) « Jocelyn Lachance, Photos d’ados. À l’ère du numérique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2013, mis en ligne le 14 novembre 2013, consulté le 15 décembre 2017. URL : http://journals.openedition.org/lectures/12671

[6] Viseu, A., Clement, A. & Aspinall J.(2004) « SITUATING PRIVACY ONLINE. Complex perceptions and everyday practices». Information, Communication & Society, Vol. 7, no. 1, p. 92–114.

[7] CSA: https://www.csa.eu/fr/survey/les-fran%C3%A7ais-et-la-protection-de-leurs-donnees-personnelles

[9] Jauréguiberry, F. « La déconnexion aux technologies de communication », Réseaux, vol. 186, no. 4, 2014, p. 15-49.

[10] Brunton, F. & Nissenbaum, H. (2011). « Vernacular resistance to data collection and analysis : A political theory of obfuscation »,  First Monday, no.16 (5).

[11] Ibid, Casilli.